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Apprendre à apprendre

Par Sylvie Nay

Apprendre à apprendre, voilà un des grands enjeux auquel les didacticiens réfléchissent. J’ai envie de partager avec vous ma réflexion à partir du travail qui est réalisé à l’Ecole d’Analyse Transactionnelle-Lyon sous l’intitulé « Formations générales ». L’objectif de l’Ecole est de transmettre de façon rigoureuse et systématique la théorie de l’A.T. tout en permettant aux personnes de s’approprier par elles-mêmes les connaissances.

Chacun possédant une forme d’intelligence particulière et une histoire en apprentissage qui lui est propre avec ce qu’elle en a fait du point de vue scénarique, j’en conclus qu’il y a peut-être autant de façon d’apprendre que de personnes. Trop souvent les personnes n’ont pas réfléchi à leurs propres processus d’apprentissage et arrivent en formation avec les modèles qu’elles appliquaient lorsqu’elles étaient à l’école. En outre, des blessures anciennes, des processus de transfert interférent dans l’apprentissage.

Il existe quatre stades d’apprentissage(1). Quand la personne s’inscrit en formation, la plupart du temps elle se situe au stade de l’incompétence inconsciente en ce qui concerne l’A.T. Le seul apport théorique du cours 101, dispensé sur douze heures, ne permet pas de dépasser ce stade. En théorie de base première année, j’accompagne la personne dans le deuxième stade, celui de l’incompétence consciente. Par une mise en pratique des concepts, elle est invitée à modifier ses représentations et à progresser dans son apprentissage. C’est une étape parfois désagréable, voire douloureuse, que la personne peut vivre dans une position non-OK et dans laquelle elle peut rester bloquée. Je vise alors à lui donner un espace et un cadre favorisant son accès au stade de la compétence consciente qu’elle continuera à développer en théorie de base deuxième année. Pour faciliter ce passage, je stimule son Adulte(2) mais aussi la curiosité et la joie d’apprendre de son Enfant(2). Quant à son Parent(2), c’est plus délicat, car il arrive qu’il ne la soutienne pas et la dévalorise par rapport à ses erreurs ou la matière qu’elle a choisi (les sciences humaines qui permettent de comprendre les processus relationnels ne sont pas toujours bien venues dans les familles !).

Chaque état du moi doit trouver son compte dans l’apprentissage :

1 – Les apports théoriques et les échanges vont nourrir l’Adulte ;

2 – Les exercices entre pairs, dans un cadre structuré et protecteur, permettent à chacun de commencer à se saisir de la matière, de “jouer” avec. A ce moment, j’évite d’intervenir, pour que le petit écolier dans l’Enfant, qui a appris à se suradapter n’attende pas de moi, « la maîtresse », que je donne « La bonne » réponse et/ou ne se mette pas en retrait de peur de dire des bêtises. Philippe Meirieu explique(3) : « on ne peut qu’accompagner mais jamais faire à la place de l’autre » et « apprendre n’est pas facile, c’est chercher à faire quelque chose que l’on ne sait pas faire en le faisant. »

3 – Et le Parent alors ? C’est une question que je me posais déjà à l’époque où j’étais entraîneur
sportif et que je cherchais ce qui différencie un bon entraîneur d’un autre. La réponse tient essentiellement à la personnalité du formateur et à ce qu’il en montre et non pas seulement à ce qu’il fait et dit. En tant que formatrice, je ne fais pas qu’enseigner des concepts d’A.T., je montre aussi et surtout comment je les vis, comment je les intègre dans la relation aux personnes et au groupe. Deux processus porteurs pour l’apprentissage en découlent :
– d’abord, une alliance avec Le Parent de la personne en formation qui peut constater qu’il n’y a danger ni pour lui (il n’est pas jugé, il ne perd pas la face), ni pour l’Enfant (la grande majorité des parents veut le bien des enfants);
– ensuite, une introjection de la formatrice que je suis, en tant que nouvelle figure parentale qui vient équilibrer des figures parentales réactives voire hostiles. Si le Petit Professeur(4) vit cette nouvelle figure parentale suffisamment puissante (la congruence entre ce que j’enseigne et ce que je montre est là primordiale), il pourra s’appuyer sur elle pour grandir. J’aime à penser qu’ainsi, par le niveau transgénérationnel du Parent dans le Parent, les personnes en formation héritent de la grande liberté de penser d’Eric Berne et de son refus de tout dogmatisme. Cette pensée participe beaucoup au plaisir et à la joie que j’ai de transmettre l’A.T.

Transmettre le passé permet d’ouvrir l’avenir.

La Lettre de l’École n° 6, EAT-Lyon, Déc 2004

 

(1) 1– l’incompétence inconsciente,  2– l’incompétence consciente, 3– la compétence consciente, 4– la compétence inconsciente

(2) Eric Berne, médecin psychiatre, fondateur de l’Analyse Transactionnelle, a conclu en observant ses patients, que nous  sentons, pensons et agissons à partir de trois parties distinctes qu’il a appelées les états du moi. Il nous arrive d’investir notre état du moi Parent, c’est à dire ce que nous avons mis en nous des sentiments, des pensées et des comportements des figures parentales que nous avons rencontrées. Nous sommes à d’autres moments en contact avec notre état du moi Enfant, c’est à dire nos ressentis, pensées et comportements que nous avons eus petits. Enfin, nous avons à notre disposition notre état du moi Adulte avec nos émotions, nos pensées et nos comportements qui nous appartiennent en propre et qui sont en lien avec nos capacités et notre réalité d’aujourd’hui.

(3) Dans le hors série n°36 de Sciences Humaines (P. Meirieu est Professeur de sciences de l’éducation à Lyon II)

(4) l’Adulte dans l’Enfant