Elyane Alleysson

Energie psychique et investissement

Par Elyane Alleysson (2012)

L’énergie psychique ou investissement (cathexis)(1) est ce qui nous permet de comprendre le fait d’agir tel ou tel état du moi, de passer d’un état du moi à l’autre(2), de se sentir en accord ou en désaccord avec l’état du moi qui est agi et de donner du sens à des éléments pathologiques.
Chaque état du moi est doté d’une quantité d’énergie ayant la capacité d’être liée (bound cathexis), déliée (unbound cathexis) ou libre (free cathexis)(3). Pour que l’énergie « reflue » d’un état du moi à l’autre, il est nécessaire de postuler l’existence de frontières entre les états du moi. Pour E. Berne « les frontières du moi sont peu perméables à l’investissement lié et délié tandis que l’investissement libre peut passer aisément d’un état du moi à l’autre »(4).
Berne emprunte à Freud le concept d’énergie psychique tout en s’en différenciant sur les modalités(5).

Investissement lié
L’investissement lié est un investissement inactif, cela veut dire qu’aucune stimulation, tant interne qu’externe, ne vient “mettre en route” le psychisme. Cela peut aussi bien être un choix de la personne que le résultat d’une inhibition. Voici quelques exemples de ce type de situations :

–    Situations de repos, de sommeil (en dehors de la période de rêve).
–    Situations choisies c’est-à-dire prise de conscience d’une activation indésirable pour l’ici et maintenant et choix de lier l’énergie : Adeline est au travail, il fait si beau dehors et elle a envie (stimulation interne) de prendre son sac et d’aller se promener dans le parc si proche. Pour rester au travail, elle va choisir de lier son désir de sortir et d’en différer la réalisation.
–    Situations subies : d’inhibition ou de soumission à un interdit ; situations d’auto-inhibition pas suite de conclusions, de croyances, de décisions ; situations de défenses car la stimulation externe ou interne suscite une activation non représentable. Pour reprendre l’exemple d’Adeline : des interdits parentaux « Tu n’as pas le droit, il faut être sérieuse » ou des conclusions de son enfance « Qu’est-ce qu’ils vont penser de moi si je fais ça ? » aurait pu émerger pour réprimer et lier son envie d’aller se promener. Ici, le désir émerge et est immédiatement lié par des messages.
–    On peut aussi considérer les situations où le désir n’émerge même pas et est totalement lié.

Investissement délié
Cet investissement lié peut se délier, c’est-à-dire être mis en mouvement par une stimulation interne ou externe, mais c’est une mise en mouvement, pour ainsi dire, “désordonnée”, c’est-à-dire que ça peut aller dans tous les sens : on va y trouver les situations d’impulsivité, les lapsus,…. C’est une énergie de décharge. La réaction impulsive est une déliaison consécutive à une stimulation interne ou externe trop forte et non représentable à ce moment-là par le psychisme, d’où de possibles passages à l’acte. On peut comprendre aussi la nécessité pour certaines personnes d’être dans la maîtrise et le contrôle comme la manifestation de la peur d’une déliaison brutale, source d’anxiété et peut parfois même être vécue comme effrayante.
L’action psychothérapeutique opère par déliaison là où l’investissement était lié, et de manière plus générale, il n’y a aucun changement sans déliaison, c’est-à-dire sans perte des liens archaïques ou simplement antérieurs, pour un accès à un sens nouveau. La métaphore qui peut rendre compte de cette action est le fait de couper les ficelles qui entourent un paquet pour avoir accès à l’intérieur et libérer le contenu, c’est-à-dire le vécu phénoménologique. Toutefois, si l’analysé n’a pas un état du moi Adulte suffisamment contenant et capable d’accueillir ce qui, précédemment, était irreprésentable, aucun changement n’aura lieu.
Quand l’Adulte n’est pas suffisamment contenant, c’est-à-dire capable d’évaluer l’opportunité de l’action, toutes les stimulations venant de l’extérieur seront redéfinies, et les stimulations intérieures seront réprimées.

Investissement libre
L’investissement libre désigne l’énergie orientée vers un but, donc l’énergie « déterminée par son libre choix »(6) dit Berne en parlant du singe, exemple qu’il utilise pour illustrer les états de l’énergie. L’investissement libre est une énergie déplaçable qui va avoir deux fonctions :

–    Pour l’une, elle va s’additionner à l’énergie déliée soit pour une action volontaire et consciente (ici on va parler de libre choix), soit pour une action vécue comme volontaire mais dont la motivation échappe à la conscience (comme le fait d’agir une figure parentale, ou bien un vestige de l’enfance). L’état du moi qui est agi, détient le pouvoir exécutif.
–    Pour l’autre, elle va déterminer le sentiment de Soi Véritable, il s’agira alors de l’état du moi dans lequel l’énergie libre domine et est vécue par la personne comme « conforme à son Moi ». Cela peut être conforme à son Moi Adulte, ou conforme à son Moi Enfant ou conforme à son Moi Parent ou conforme à une contamination.

La circulation de l’investissement libre d’un état du moi à l’autre peut être sous l’effet d’une décision consciente mais pas seulement. Il peut être aussi le résultat d’une activation en provenance d’une force interne ou d’un stimulus extérieur.

Pouvoir exécutif et Soi Véritable
Je vais illustrer pouvoir exécutif et Soi véritable en développant la pathologie structurale qu’est la contamination.
Dans la contamination, nous dit Berne, « une partie du Parent [et/ou de l’Enfant] empiète sur l’Adulte et est comprise à l’intérieur des frontières du moi Adulte »(7). Ceci est une définition descriptive qui ne nous aide pas à comprendre ce qu’est la contamination et pourquoi la décontamination est souvent si difficile.
Le pouvoir exécutif (énergie déliée + libre) est dans la contamination, c’est en quelque sorte un nouvel état du moi qui est agi. Berne dit bien que la contamination définit des aires de la personnalité. Ce qui en fait véritablement une contamination c’est le fait que celle-ci est vécue comme conforme au moi, donc est vécue en tant que Soi Véritable (maximum d’énergie libre). Cela veut dire que la personne est en accord avec la contamination, elle considère que les pensées, les émotions ou les actions menées à partir de la contamination sont appropriées à la situation présente.
La décontamination vise à ce que soient dissociés pouvoir exécutif et Soi Véritable. Le Soi Véritable sera une position méta permettant de considérer que pensées, émotions et/ou actions ne sont plus conformes au moi. Puis les contenus soit parentaux, soit vestiges de l’enfance seront « confinés » respectivement dans l’état du moi Parent ou bien dans l’état du moi Enfant.
Confronter directement la contamination, par exemple, en signifiant que l’action n’est pas appropriée à l’ici et maintenant, va généralement engendrer un système de défense qui se manifestera par des justifications : la personne va se mobiliser pour maintenir son cadre de référence inchangé.
Pour aider à la décontamination il s‘agit d’aider la personne, en douceur, à drainer l’énergie libre de la contamination vers l’état du moi Adulte, afin que celui-ci récupère le Soi Véritable (le maximum d’énergie libre). Des questions comme « Est-ce que cela vous convient ainsi ? » sont aidantes car elles sèment du doute, sans pour autant faire pression sur la personne pour sortir de la contamination. Elles sont respectueuses de la dynamique intrapsychique de la personne ; celle-ci pourra peut-être répondre pendant un temps « oui, ça me convient, c’est comme ça », et un jour, elle dira « Et bien pas vraiment » : là on saura que la décontamination est “en marche”.

Conclusion
L’énergie psychique en soi n’est ni pathologique, ni saine, elle est neutre. Ce sont ses modalités d’investissement qui nous permettent de déterminer des fonctionnements sains ou pathologiques.
Pour développer plus avant ce point de théorie, il y aurait à construire une métapsychologie en analyse transactionnelle.

(1) Berne E., AT et Psy , p. 37
(2) Berne E, AT et Psy, p. 30 : « On explique les glissements d’un état du moi à l’autre au moyen du concept d’énergie psychique (ou investissement) »
(3) Berne E., Analyse Transactionnelle et psychothérapie, p. 40 ; Transactional analysis in psychotherapy, Ed Snowballpublishing, pp. 40-41
(4) Berne E., ibid page 40
(5) Berne, Principes de traitement psychothérapeutique en groupe, p…..
(6) Berne, AT et Psy, p.40
(7) Berne, AT et Psy, p. 47