Elyane Alleysson

Flatterie…….

Par Elyane Alleysson

Il est des signes de reconnaissance dont l’objectif est d’endormir la conscience vigilante de l’interlocuteur et ainsi de lui faire lâcher ce que l’autre convoite sans le demander. Ils ne sont donc pas authentiques bien qu’ils soient dit avec un tel accent de sincérité, que l’on s’y laisse prendre car une partie archaïque de soi en est surstimulée : une sorte de ressenti de béatitude : « J’obtiens enfin ce dont j’ai toujours rêvé ».
Pour illustrer cela, j’ai choisi de commenter une fable de La Fontaine Le Corbeau et le Renard.

 

 

 

Maître corbeau, sur un arbre perché,
Tenait en son bec un fromage.
Maître renard, par l’odeur alléché,
Lui tint à peu près ce langage :

 

 

 

Voici la situation posée : un corbeau perché sur un arbre et s’étant procuré un fromage.
Ce fromage représente ce quelque chose qui le rend séduisant, désirable, enviable… ce quelque chose qui fait que le renard va lui prêter attention.
Pour ce qui est du renard, on apprend qu’il s’approche car il a été stimulé par l’odeur du fromage et qu’il a, en sus de l’odeur du fromage, flairé la piste de quelqu’un qui pouvait accrocher à ses flatteries.

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« Hé ! bonjour, Monsieur du Corbeau.
Que vous êtes joli ! que vous me semblez beau !
Sans mentir, si votre ramage
Se rapporte à votre plumage,
Vous êtes le phénix des hôtes de ces bois. »

 

 

 

 

 

 

Le renard est rusé et il joue sa partition : qui est de donner des signes de reconnaissance à celui dont il a saisi intuitivement qu’il va se sentir immensément reconnu, alors qu’il n’est que flatté, au point d’en perdre tout sens pratique et toute pensée.
Rien n’est sincère dans ce que dit le renard : il manipule, il a une stratégie consciente ayant comme objectif d’escroquer l’autre. Celui qui reçoit la flatterie n’est pas conscient de ce qui se joue, il se laisse abuser car il reçoit les caresses comme une authentique déclaration d’admiration.
Il en est ainsi car le corbeau a sûrement un point faible aux signes de reconnaissance sur sa beauté, et sur sa voix, sinon cela ne marcherait pas. Point faible qui a ses racines dans une souffrance narcissique du corbeau (souffrir d’être laid et de croasser, au lieu de chanter).
Le flatteur n’a d’impact que parce qu’il touche le point faible de l’autre.

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A ces mots le Corbeau ne se sent plus de joie ;
Et pour montrer sa belle voix,
Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie.

 

 

 

Le corbeau fait ce qui lui a été suggéré de manière implicite par le renard. Il est poussé, en quelque sorte à réagir à la stimulation du renard parce que cette stimulation a activé, à un niveau inconscient, un désir refoulé du corbeau d’être beau et d’avoir une belle voix : son rêve enfin réalisé !!!
Si le corbeau se mettait à penser, il saurait bien que les paroles du renard n’ont pas changé sa manière de chanter. Mais voilà, à cet instant il ne le sait plus, il a tellement envie que sa souffrance soit résolue. Alors il « ouvre un large bec ».

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Le renard s’en saisit, et dit : « Mon bon Monsieur,
Apprenez que tout flatteur
Vit aux dépens de celui qui l’écoute :
Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute. »

Le véritable objectif du renard est ici révélé. Il ne s’est jamais intéressé au corbeau, il s’intéressait seulement à ce qu’il pouvait obtenir du corbeau par la ruse. Et ça a marché.
Il est tout de même magnanime, en donnant « cette leçon » au corbeau, car d’habitude le flatteur s’en va une fois qu’il a  obtenu ce qu’il cherchait.

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Le corbeau, honteux et confus,
Jura, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendrait plus.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le corbeau se rend compte qu’il s’est fait avoir. Est-ce la première fois ? Sûrement pas.
Jurer « qu’on ne l’y prendrait plus » : c’est généralement ce que la personne se dit quand elle se rend compte qu’elle a accroché à la flatterie, et fait des choses qu’elle n’aurait pas voulu faire.
Mais il ne suffit pas de jurer, pour qu’il n’y ait pas de répétition. Le corbeau a nécessairement à devenir conscient du mouvement inconscient qui le rend sensible aux flatteries et les lui fait prendre pour vraies : sa blessure narcissique, un vécu de ″manque fondamental″ et l’avidité à certains types de signes de reconnaissances comme tentative de réparation.
Une fois ceci devenu conscient, il aura à accepter le plumage qui est le sien et la voix qui est la sienne, et faire le deuil d’être le « phénix des hôtes de ce bois ». Peut-être se dire : « Je ne suis que ça, mais je suis moi. »

La Lettre de l’École n° 8, EAT-Lyon, Déc 2006.